texte de l’autrice
La petite fille au morceau de cœur
Dans une ville entourée de hautes murailles vivaient des ogres et des ogresses.
A l’intérieur de la ville, tout était parfaitement organisé, chaque soir étaient livrés les enfants cuisinés. Et si on ne savait plus depuis longtemps d’où venaient les cargaisons, la richesse des arômes faisait tout oublier.
Dans la ville entourée de hautes murailles, les ogres et les ogresses ne mangeaient plus d’enfants locaux. A part les leurs, parfois, respectant une tradition qui remontait aux temps les plus anciens. Et comme les enfants qui n’étaient pas mangés, il fallait bien les élever, on les envoyait en pension à la campagne, là où l’herbe grasse fait des merveilles. Entre champs et forêts, tout ce petit peuple vivait loin de la grisaille et du danger.
Sans école, sans parc, sans jeux et sans brouhaha, la ville des ogres et des ogresses était connue pour sa tranquillité. Et pourtant, dans une ruelle où personne n’allait jamais, vivait une petite fille. Souple et fine comme une souris, la petite fille se déplaçait sans bruit, à l’exception d’un étrange PADOUM PADOUM qui ne la quittait jamais.
Bien que personne ne se souciât jamais d’elle, tout le monde connaissait son histoire. Ses parents avaient fait d’elle leur souper, mangeant comme il se doit, les rognons, les tripes et le foie. Pour la fin, iels avaient conservé le cœur, parce que c’est le meilleur. Mais au moment de le couper, un tout petit bout de cœur s’était échappé et avait roulé sous le fourneau. La petite fille avait ramassé le morceau et l’avait accroché derrière ses côtes, là où il n’y avait plus rien d’autre.
Depuis, le PADOUM PADOUM de son cœur accompagnait chacun de ses pas.
Chaque soir, la petite fille allait nourrir les canards dont la graisse était réputée rehausser les chairs d’enfants les plus insipides. Elle caressait leurs plumes soyeuses et fredonnait en leur lançant des miettes de pain.
Chaque matin, quand les ogres et les ogresses étaient encore dans leur lit, elle montait sur les remparts et rêvait de ciel bleu. Parfois, les oiseaux les plus audacieux venaient se percher sur l’une de ses côtes. Pour que leurs becs ne viennent pas percer le petit morceau de cœur, la petite fille savait les distraire avec quelques graines. PADOUM PADOUM faisait le cœur pour la remercier. Et tout autour d’elle se mettaient à tournoyer les oiseaux aux ailes bigarrées.
Un jour, une oiselle plus vive que les autres donna à la petite fille l’envie de s’en aller. Avec ses ailes brunes, sa poitrine mouchetée, sa gorge à peine blanche d’où jaillissait le chant d’un printemps en floraison, elle portait l’espoir d’une vie nouvelle. La petite fille savait qu’au-delà des murailles, dans les fermes alentours, vivaient tous les enfants de la ville. Elle savait qu’en s’enfuyant, elle parviendrait à les retrouver.
Alors un soir d’été, quand le soleil pousse à l’indolence, elle se glissa dans le camion qui venait de livrer les sauces multi saveurs dont raffolaient les ogres et les ogresses. Une fois passée la porte de fer et traversé le pont, quand le camion stoppa à l’orée d’un bois, elle sauta.
Le chemin qu’il lui fallut parcourir pour rejoindre ses sœurs et frères, les épreuves, les peines et les victoires, tout cela est une autre histoire. Pour l’instant, il faut l’imaginer au pied d’un chêne où elle s’est agenouillée. Il faut fermer les yeux. Vous la verrez alors prendre dans ses mains une mousse douce et fraîche qu’elle glisse entre ses côtes, là où se posaient les oiseaux. Oh, elle entend toujours le PADOUM PADOUM de son cœur, mais il est là juste pour elle désormais.
Sa poitrine n’est plus cette cage vide où flotte solitaire un petit morceau de cœur. Sa poitrine est la promesse d’un jardin.
Céline Cerny / mars 2026